En 1959, le mariage d'une Cendrillon et d'un Rockefeller

Il était une fois Anne-Marie Rasmussen, une jolie jeune fille blonde de 18 ans qui, en janvier 1956, avait quitté son petit village de Norvège pour apprendre l’anglais dans la Grosse Pomme. Arrivée à New York, Anne-Marie était allée sonner au numéro 810 de la prestigieuse Cinquième Avenue, le long de Central Park, où, selon une petite annonce, on cherchait une femme de chambre. Anne-Marie avait eu le «job». La petite Norvégienne était entrée au service de la maison de Nelson Rockefeller, futur gouverneur de l’Etat de New York et petit-fils du fondateur de la mythique et richissime dynastie du même nom...

Dans les couloirs du vaste appartement -32 pièces sur les trois derniers étages de l’immeuble !- Anne-Marie avait croisé un jour un jeune homme timide, qui l’avait saluée d’un simple «Hi!». Il y avait eu ainsi huit mois de «Hi!», jusqu’à ce jour de juillet 1957 où, peut-être séduit par les douceurs norvégiennes qu’Anne-Marie confectionnait pour le dessert, Steven Rockefeller, le second fils du propriétaire des lieux, osa dire un peu plus : «Qu'est-ce que vous faites ce soir ?»

Ils restèrent longtemps très discrets, puis ne se cachèrent plus... Au milieu de l’année 1958, Anne-Marie déjeunait dans un drugstore d’Union Square, à deux pas de la compagnie d’assurance pour laquelle la jeune femme travaillait désormais. Ses collègues étaient insistantes : «Qui est donc ce charmant jeune homme qui vient te chercher le soir ?» Le nom avait déclenché une hilarité incrédule : «Rockefeller»…

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Un an après, le 22 août 1959, Anne-Marie épousait Steven lors d’une cérémonie idyllique dans l’église du petit village de la mariée, en Norvège. Les noces de Cendrillon et Rockefeller s’étaient, bien sûr, retrouvées en une des journaux du monde entier. Paris Match avait mobilisé quatre journalistes et photographes - Jack Garofalo, François Gragnon, Guillaume Hanoteau, Jacques Le Bailly - pour couvrir le mariage sur trois numéros de suite !

Anne-Marie et Steven eurent trois enfants, mais ils ne vécurent pas heureux bien longtemps. Malheureusement pour les coeurs tendres, le conte de fée s’est achevé par un divorce, onze ans plus tard. Dans un portrait dressé par le Washington Post en 1979 , Anne-Marie évoquait des années difficiles et ses multiples dépressions, sa volonté d’être à la hauteur de cette famille rigide et sans joie, toute consacrée à la réussite, ce nom si lourd à porter et l’argent qui monte à la tête... Steven, professeur de philosophie, rêvait, lui, d’une vie d'ascète. Il avait fini par quitter son épouse, regrettant que «la gentille fille simple de la campagne soit devenue plus Rockefeller qu’une Rockefeller».

Voici deux reportages consacré au mariage de Steven Rockefeller et Anne-Marie Rasmussen, publiés dans Paris Match en 1959…


Paris Match n°541, 22 août 1959

Rockefeller épouse la bonne

Par Guillaume Hanoteau - Enquête Jacques Le Bailly - Photos François Gragnon

N'est-on pas célèbre le jour où, dans les journaux, l'annonce de vos fiançailles passe de la rubrique des mondanités à la rubrique des faits divers ? Steven Rockefeller, de la lignée des Rockefeller, fils de Nelson Rockefeller, aujourd'hui gouverneur de l'Etat de New York et demain peut-être candidat républicain à la présidence des Etats-Unis, doit être bien célèbre puisque son mariage prochain a barré dans toute sa largeur la première page des quotidiens américains d'un titre énorme : « Stev Rockefeller va épouser sa bonne. »

Pour l'Amérique, l'annonce de ce prochain mariage est un incomparable sujet d'étonnement. C'est le signe du réveil des Rockefeller. Il y avait trop longtemps, semblait-il, que ce nom prestigieux, symbole de puissance, n'évoquait pour bien des gens qu'un gratte-ciel historique, le fameux Rockefeller Center, et une centaine de fondations humanitaires ou culturelles dues aux libéralités de John Rockefeller I, mort à quatre-vingt-seize ans, et continuées par ses héritiers selon un plan adopté pour l'éternité.

Or voici que cette mésalliance en rappelle une autre : le mariage du frère de Nelson, Winthrop, l'oncle de Steven, avec une Lithuanienne de vingt ans — Barbara, la fille d'un mineur. Le divorce fut prononcé six mois plus tard, et Winthrop Rockefeller condamné à payer à l'épouse répudiée - c'était le prix du nom - une indemnité de 5 millions de dollars.Par la grâce d'Anne-Marie la bonne, Anne-Marie Rasmussen, voici que les Rockefeller, font leur rentrée sur la scène de la curiosité publique avec, semble-t-il, un scénario qu'ils connaissent déjà.

Il y a trois ans de cela, un matin de novembre, une belle jeune fille blonde sonnait à la porte d'une demeure de la Cinquième Avenue à New York. Au valet de pied qui lui ouvrit, elle déclara qu'elle venait « pour la place de l'annonce ».

Ce fut la gouvernante qui la reçut, une personne maigre et un peu sèche, au coup d'oeil justicier. Sa première impression professionnelle fut bonne. Cette jolie fille aux cheveux pâles et à la tournure sportive était une Scandinave, une de ces nombreuses étudiantes scandinaves qui viennent se placer à New York afin de mieux apprendre l'anglais.

Elle ne se trompait pas. Anne-Marie Rasmussen, née le 10 juin 1938 dans l'île de Boroïa, en Norvège, venait demander à l'état ancillaire de bien vouloir compléter les rudiments de la langue de Shakespeare qu'elle avait acquis au collège de Soegne.

De son côté, Anne-Marie était satisfaite. L'appartement situé au n° 810 de l'aristocratique Cinquième Avenue était d'une élégance de bon ton, raffinée même. Au mur du grand salon un tableau arrêta surtout son regard. Pour une Norvégienne vulgaire il n'aurait été qu'une image aberrante. Mais pour Anne-Marie Rasmussen, étudiante évoluée, c'était le signe des grandes réussites américaines : un Picasso. Ce n'était que l'un des cinquante tableaux de la collection des Rockefeller. Valeur totale : un milliard.

Au désespoir de ses frères, Steven reprend trois fois du moka

LA place n'était pas mauvaise du tout. Certes l'appartement était vaste, trois étages et trente-deux pièces, mais sept domestiques veillaient à son entretien. Anne-Marie, quant à elle, avait la charge d'une chambre à coucher et d'un boudoir. Ce n'était pas un labeur écrasant. Elle avait eu la coquetterie d'y ajouter une collaboration supplémentaire : elle confectionnait les entremets et les pâtisseries selon les préceptes d'un art qui l'avait rendue célèbre dans son village norvégien.

Pourtant un détail chagrinait la jeune immigrante. Elle était venue à New York pour se perfectionner en anglais et la cuisine des Rockefeller - malgré ses fours automatiques et ses mixers perfectionnés (ces machines qui font la vaisselle devant vous et qu'on surveille comme si l'on regardait la télévision) - ne semblait pas être le lieu rêvé : le cuisinier était français, le maître d'hôtel italien, la première femme de chambre avait l'accent du Texas. La gouvernante, elle, demeurait hautainement muette. Mais quelques jours avant Noël l'évolution linguistique de Mlle Anne-Marie allait enfin rencontrer sa chance au détour d'un couloir en la personne d'un grand garçon portant lunettes, Steven Rockefeller, un des cinq enfants de Nelson Rockefeller, le maître de céans.

La jeune fille s'efface et pas un mot n'est échangé. Une semaine plus tard, nouvelle rencontre. Steven fait :

En 1959, le mariage d'une Cendrillon et d'un Rockefeller

- Hi ! Sans protocole, Anne-Marie répond : --- Hi !

Et ce «Hi ! » sera désormais leur façon de se saluer, conversation très brève mais qui néanmoins va permettre de remarquer que Steven a vingt ans, les cheveux coupés en brosse, le menton volontaire de la famille, qu'il est à coup sûr généreux, travailleur, bûcheur même et très timide avec les femmes. Huit mois de « Hi ! », puis un jour de juillet, tout de go, à Seal Harbour (Maine), la maison de week-end des Rockefeller, Steven s'écrie en passant dans le couloir :

- Qu'est-ce que vous faites ce soir ?

Ce soir-là, Anne-Marie avait fait un moka au chocolat si onctueux que Steven, au désespoir de ses jeunes frères jumeaux, en avait repris quatre fois. Anne-Marie a deux jours de congé par semaine, et il ne tarde pas à venir, le soir où elle ne fait rien. Dans une boîte à la mode, au «El Morocco », près de Steven, elle va savourer les subtilités d'un anglais aiguisé à l'université de Princeton. Ce n'aurait pu être qu'un accident, qu'un rendez-vous sans lendemain, qu'une « date » comme on dit aux Etats-Unis.

Aux vacances de Steven, et l'année suivante lorsque son service militaire (2 classe) lui en laissait le loisir, ils se rendaient tous les deux dans les petits cafés italiens du West-side et dans les bars intellectuels de Greenwich Village. Lá, à la lueur des chandelles de cabaret, Steven devint Stey et Anne-Marie, Mia. Quant à la gouvernante, soudain, elle fut beaucoup plus aimable.

Grâce à cette intimité, Mia a fait de grands progrès. Désormais elle n'a que faire du mauvais anglais que l'on parle à l'office. Aussi a-t-elle quitté le service des Rockefeller. Après un stage comme vendeuse dans un grand magasin, elle confectionne maintenant des statistiques, à la Mutual Assurance Rating Bureau, à l'angle de Park Avenue et de la Douzième Rue.

Ses collègues de bureau aiment bien cette belle fille sportive au nez court et à la carnation éclatante, sérieuse dans son travail ; elle se livre peu, sa tâche achevée. Pas assez même au gré de ses camarades toujours prêtes à raconter les aventures de leurs « flirts » Dans le drugstore où les jeunes filles, en une demi-heure, grignotent leur déjeuner, on presse Anne-Marie de questions : « Il est bien, le garçon qui vient t'attendre certains soirs à la sortie du bureau ? Comment s'appelle-t-il ?» Anne-Marie sans se départir de son calme, tout en répandant sur son hot dog le Ketchup, le condiment national, cette sauce tomate universelle qui, aux Etats-Unis, donne un goût standard à tous les mets, répond :

- Rockefeller.

Un grand éclat de rire salua ce nom. - Pourquoi pas le shah de Perse pendant que tu y es ! Un an a passé, et c'est l'été 1959. Un de ces longs dimanches d'août où le soleil ne se couche qu'à minuit, car la scène se passe à Christiansand, à deux heures de motocyclette du cercle polaire. De longues jeunes filles aux cheveux de Walkyries, des jeunes gens indolents et bronzés stationnent devant l'Ernst Hôtel, le meilleur de la petite ville, celui où il y a un orchestre qui joue le soir La Vie en rose sur demande. On dirait qu'ils attendent un verdict. A l'intérieur, dans une petite salle du rez-de-chaussée, cinquante journalistes venus des quatre coins du monde interrogent le père d'Anne-Marie Rasmussen, le vieux Chris, au visage tout buriné par le vent et le soleil de l'île, toute proche, de Boröya, où il a été pendant dix-sept ans l'épicier et le ship-chandler de trente marins pêcheurs.

- Qui, c'est bien vrai, claironne le brave homme en norvégien, ma fille ainée Anne-Marie va épouser le 22 août prochain son fiancé. C'est pour vous l'annoncer qu'on vous a convoqués.

Il se rassied et désigne de ses bras écartés les héros du jour : à sa gauche, un jeune homme mince aux traits fins, aux lunettes à monture d'acier. On aurait deviné qu'il est un intellectuel et qu'il est américain. Mais c'est parce qu'il s'appelle Steven Rockefeller IV que la presse mondiale s'est déplacée.

A la droite du père, l'élue, dans une robe un peu trop sombre : Anne-Marie Ramussen, la fille de l'épicier heureux, la « petite bonne » de la Cinquième Avenue dont une commère s'apprête à écrire, stylo levé : « Mais c'est Yseult en personne. »

Au mur, des toiles dont la moindre vaut pour elle cent ans de ses gages

Les questions s'abattent maintenant sur le fiancé :

- Quand vous êtes-vous décidé, monsieur Rockefeller ?

- Hier, le conseil de famille s'est réuni. Leur verdict a été « oui ». Et ils m'ont autorisé à annoncer mon mariage.

- Vous connaissiez miss Rasmussen depuis combien de temps exactement ?

- Deux ans, enfin trois... environ.

La voix nasillarde d'un reporter new yorkais implacable :

- Et quel était au juste l'emploi de miss Rasmussen dans votre famille ? .

- C'était une « personne qui aidait ». Maman dit qu'elles sont si rares de nos jours...

- J'étais fille de cuisine...

C'est Anne-Marie, souriante, qui vient d'interrompre son fiancé avec une simplicité de souveraine. Les jeunes gens de Christiansand peuvent attendre avec confiance l'issue du match de paroles. Il est déjà gagné et toute l'Amérique saura demain que la nouvelle Rockefeller n'a rien de « la soubrette qui s'est monté le cou ». A la face du monde, elle vient de montrer qu'elle a l'étoffe d'une dame.

Si rude et imprévue que fut cette épreuve, ce n'était ni la plus dure ni la plus décisive. Pour Anne-Marie Rasmussen, l'étudiante aux prises avec l'anglais de cuisine, le véritable examen de passage a eu lieu au printemps dernier. Quand ils en parlent, Steven et elle, c'est encore avec un frisson rétrospectif.

C'était dans la grande salle à manger des Rockefeller. Aux murs, des toiles dont la moindre vaut cent ans de ses gages d'employée de maison. Elle était si intimidée qu'elle ne voyait que le visage de Luigi, le maître d'hôtel italien. Et Luigi était figé, impassible. Il faut dire que servir une ancienne collègue n'est jamais agréable.

Il devait tout de même en convenir, cette Anne-Marie Rasmussen ne se tenait pas trop mal à la table de ses maîtres d'hier. les Nelson Rockefeller. Elle semblait connaître les bons usages et ne pas confondre les fourchettes. Le rince-doigts, ne la trahirait pas.

Steven avait l'air bêtement amoureux. C'est de son âge. Quant à son père, il était terriblement songeur et il touchait à peine au rôti. Nelson est le plus dynamique des cinq petits-fils du célèbre John Dund. Il est aujourd'hui le cerveau de la dynastie, dynastie qui n'a rien perdu de sa puissance si elle a mis plus de discrétion dans l'étalage de sa fortune.

Excellente publicité pour la famille : une Yseult blonde et démunie

Avec le même art, il a mené ses affaires privées — on évalue ses biens à 250 millions de dollars — et sa carrière politique. Après avoir participé à la conférence de San Francisco, qui, en 1948, donna naissance aux Nations Unies, il est présentement gouverneur de l'Etat de New York.

A ce titre il en joint un autre, moins officiel : il est le dictateur de la charité américaine. Pas une oeuvre, pas une fête de bienfaisance qui ne đépende de son cœur. De tels pouvoirs d'ordinaire ne rendent pas les hommes qui les exercent d'un commerce agréable. Nelson, l'implacable Nelson, ne fait pas exception à cette règle. Il est un maniaque de l'ordre. Un tableau accroché de travers lui donne des décharges électriques dans les doigts. Il faut, même s'il se trouve dans un salon qui n'est pas le sien, qu'il le remette droit d'un coup de pouce.

Anne-Marie est la dernière à pouvoir ignorer ce tic. En tant que femme de chambre, elle a eu à en souffrir. Aussi, devenue, sur la prière de Steven, l'invitée de Nelson et étant pour la première fois assise à sa table, n'était-elle pas rassurée ce soir-là. Elle guettait ses moindres réactions.

En vérité, ces réactions étaient contradictoires. Elle voyait un Nelson à la fois bourru et aimable, hautain et familier. Elle ne savait que trop bien ce que ces manières d'être voulaient dire; ces désordres révélaient qu'il était ému et qu'il ne voulait pas le dire.

Dans les rues de New York, des équipes d'enquêteurs recrutées par les grands journaux viennent de sonder l'opinion. Les petites secrétaires, les employées au salaire modeste, l'employé du gaz, le livreur de lait, tout le monde a été invité à donner son avis sur le mariage de Cendrillon et de l'héritier de la dynastie du pétrole.

- It's cute (c'est mignon), a répondu le choeur des dactylos à 30 dollars par semaine.

- Les Rockefeller sont vraiment des gens simples, a déclaré le laitier.

Tandis qu'aujourd'hui Steven et Mia roulent à motocyclette cheveux au vent, en longeant de sombres forêts de pins, puis des fjords lumineux, Nelson Rockefeller, le gouverneur de l'Etat de New York et l'aspirant à la candidature républicaine pour les élections présidentielles de 1960, se félicite de la bonne inspiration qu'il a eue en donnant son consentement. Dans l'ensemble, malgré la femme d'un camionneur qui trouve scandaleusement misérable « une bague de 3 carats pour des fiançailles pareilles », l'entrée de cette Yseult blonde et démunie dans la famille Rockefeller se révèle une excellente publicité.

C'est le moment où Nixon, son adversaire du parti républicain, revient triomphant de Moscou. Nixon est tout auréolé de ses numéros avec K, à la télévision, et de son voyage de Varsovie. Rockefeller, a lui aussi, un atout maintenant : sa belle-fille. Un journaliste américain n'a-t-il pas écrit : « Si Nixon veut garder son avance, il faut maintenant qu'il enlève Marilyn Monroe ou Kim Novak. »

Rockefeller sait que pour gagner la seconde manche, il doit redevenir Rocky pour le peuple : faire oublier les mesures impopulaires qu'il s'est cru obligé de prendre pour restaurer le budget délabré laissé par son prédécesseur Harriman. Et quand on l'informe des préparatifs qu'on fait là-bas, dans la petite église de Lunde, pour que le mariage du 22 août étonne vraiment le monde, c'est une vraie joie qui se cache sous son sourire jovial et stéréotypé.


Paris Match n°542, 29 août 1959

Le vieux Rockefeller aurait aimé ce mariage d’amour

par Guillaume Hanoteau - avec nos envoyés spéciaux : Jacques Le Bailly - Jack Garofalo - François Gragnon

Deux cents soldats : voilà l'armée qu'il faut mobiliser, de nos jours, pour protéger le mariage de Cendrillon contre la curiosité populaire; voilà la troupe en uniforme norvégien que l'on doit déployer autour du temple luthérien de Lunde, une église toute blanche au creux d'un vallon très vert, afin de permettre au pasteur Olak Gautestad d'unir en paix les deux amoureux du jour, Steven Rockefeller et Anne-Marie Rasmussen.

Mieux que toutes les formules, un voyage nous fera comprendre l'aventure fabuleuse survenue à cette jeune fille, admise, alors qu'elle avait servi chez eux comme femme de chambre, dans le clan Rockefeller, une des familles les plus riches du monde : un voyage à l'ile de Boröya où s'est écoulée son enfance.!

Le sud de la Norvège n'a pas l'âpreté tragique des fjords du nord. Son romantisme est plus tempéré et n'est fait ni d'abîmes ni de glaciers, mais de forêts et d'eau - eau de toute nature, eau bouillonnante des torrents, eau maussade des lacs ou métallique des bras de mer.

Dans l'un de ces estuaires, l'ile de Boröva se blottit, ile parmi des dizaines d'autres îles au sable de granit, où l'herbe et les arbustes profitent de la moindre anfractuosité dans le roc pour pousser.

Un débarcadère aux planches mal jointes nous accueille. Là commence ce qui fut, pendant trente années, le domaine des Rasmussen. Un hangar à poisson bâti sur pilotis, une épicerie où l'on vend de tout, des lampes tempêtes comme des ocarinas ; enfin, au fond de la crique, la maison d'habitation.

Au premier regard, on pourrait la croire luxueuse. Mais dans sa jolie façade peinte en blanc, ce sont ses fenêtres aux clairs carreaux qui abusent. Modeste demeure en vérité où, dans son jardin, la grille d'entrée est remplacée par le montant d'un vieux lit-cage.

Anne-Marie y naquit. Anne-Marie y vécut les heureux instants de l'été, mais aussi les heures interminables de l'hiver, de cet hiver norvégien qui semble ne jamais devoir finir.

L'école n'était pas loin de sa maison. Trois cents mètres à peine. Juste un bout de sentier à suivre. Et pourtant, à la mauvaise saison, c'était une expédition pour s'y rendre. A 7 heures du matin, le jour n'était pas encore levé. Alors, il fallait marcher à tâtons, le front baissé pour lutter contre la bourrasque, les yeux brûlés par le grésil, les galoches dérapant sur la glace du chemin.

Le retour n'était guère plus commode. Et dans la salle commune, on trouvait un père maussade. Le brise-glace n'avait pu tracer un chenal jusqu'à la côte. Aussi se trouvait-on isolé du continent.

Néanmoins, il fallait vaquer aux soins du ménage. Malgré le froid qui vous torturait les doigts, on devait aller puiser l'eau dans une citerne en plein vent.

Seule distraction dans cette existence monotone : Anne-Marie avait parfois la permission d'aller aider sa mère au comptoir de la boutique.

Dans cette île, où 24 maisons n'habitaient que 150 habitants, les clients étaient rares et sans grand intérêt, sauf les soirs de paie, soirs merveilleux où l'on venait vous acheter un gramophone depuis des années oublié au faîte d'une étagère et où Anne-Marie, grimpée sur un escabeau, pouvait rêver à ses trésors enfin réclamés.

D'autres fois, c'était un estivant qui entrait dans l'échoppe et qui, avec désinvolture, demandait :

- N'avez-vous pas du Rockefeller? En Norvège, le Rockefeller en effet est un tabac, un tabac cher pour cigarettes de luxe, tout d'abord enfermé dans une belle boite glacée et son nom mystérieux, écrit sur un couvercle brillant, envoyait au tréfonds d'Anne-Marie des images de richesses prodigieuses.

Dix ans plus tard, ce nom énigmatique devenait le sien dans la petite église de Lunde, près de la maison où son père, fatigué par les durs hivers de l'île, avait pris sa retraite.

Hélas ! les mariages de conte de fées eux-mêmes n'échappent pas à la règle qui commande aux épousailles. Un prince charmant peut s'éprendre de Peau d'Ane, un milliardaire peut s'amouracher d'une midinette, leurs noces seront toujours marquées par les mêmes incidents, aussi classiques que des situations de vaudeville.

La belle-mère milliardaire: une femme maigre en robe de vichy

Ainsi, toutes les jeunes filles de Kristiansand, la ville à 20 kilomètres de Lunde, interrogées sur la beauté et le charme d'AnneMarie, ont répondu :

- Mais qu'est-ce qu'il peut bien lui trouver?

Cri du cœur ou boutade dictée par la jalousie? A coup sûr, en apercevant Mlle Rasmussen pour la première fois, on songe moins à s'exclamer : « Oh! comme elle est jolie ! » qu'à constater : « Elle fera de beaux enfants. »

Néanmoins, le visage est noblement charpenté, le profil pur. Elle a le nez droit des femmes de tête. Aujourd'hui beauté saine, elle peut, demain, au contact d'une vie brillante et élégante, devenir une beauté éclatante.

Pendant une semaine, Kristiansand, petite ville bâtie dans les méandres d'un système aqueux compliqué, a vécu au sens propre du terme « à la noce. C'est ainsi que chacun de ses habitants a participé aux péripéties d'une cérémonie où il n'y avait que soixante invités.

Incident classique de bien des mariages : la rencontre des belles-familles.

Lorsque Mrs. Rockefeller posa le pied sur l'aérodrome de Kristiansand, quelques centaines de personnes la guettaient. Qu'allait être sa réaction en présence de sa future bru? Ne la disait-on pas originaire de Philadelphie, qui est, après Boston, la ville la plus snob des Etats-Unis ? Par ailleurs, n'appartenait-elle pas à une illustre lignée, la dynastie des Clark, les chemins de fer de Pennsylvanie ?

Sa descente d'avion causa une véritable stupeur. On s'attendait à voir apparaître une dame de la dernière élégance, une milliardaire telle qu'on se la représente dans les films de Hollywood. Mais Hollywood n'est pas Philadelphie. Ce fut une grande dame maigre, le nez chaussé de lunettes, vêtue d'une méchante robe de vichy achetée dans quelque « prêt à porter », ayant pour tout bijou aux oreilles des cabochons de fantaisie et aux doigts un très médiocre diamant que l'on contempla.

Anne-Marie se jeta dans ses bras et Mrs. Rockefeller lui rendit son baiser d'accueil sans qu'on pût observer la moindre froideur ou la plus légère réserve.

Pour les Rockefeller : du vin français à 25 000 francs la bouteille

On se rejeta alors sur les « potins ». On ne parla plus que des démêlés qui opposaient M. Rasmussen à un restaurateur de la ville.

Selon la tradition norvégienne, c'est le père de la mariée qui doit offrir le dîner la veille du mariage. M. Rasmussen voulait bien se plier à cette règle centenaire mais dans les limites de ses moyens.

Sa fortune est estimée à 5 millions de nos francs. Il acceptait donc de payer 250 000 francs pour marier sa fille mais pas un sou de plus.

Le restaurateur, lui, ne l'entendait pas de cette oreille. Songeant à sa propre réputation, il voulait traiter les Rockefeller selon leur rang, c'est-à-dire en les abreuvant de vins français à 25 000 francs la bouteille.

Ce fut le sage M. Rasmussen qui eut le dernier mot. Sa fille serait peut-être milliardąire un jour mais lui n'entamerait pas pour cela son capital et les Rockefeller n'eurent pas droit aux délices de nos bordeaux.

Ils étaient quatre. Les cheveux coupés à trois centimètres du crâne à la mode de l'université de Princeton. Ils étaient hier les camarades d'étude de Steven Rockefeller. Aujourd'hui, ils étaient des garçons d'honneur.

Ils foulaient le sol de la vieille Europe avec la ferme intention de la conquérir et bien décidés à s'amuser dans cette Norvège qui avait fourni une si belle fille à leur condisciple. Le premier soir, ils durent déchanter. D'un seul coup, on leur refusa le whisky qu'ils demandaient, on leur apprit que la ville ne possédait pas la moindre boîte de nuit et on les mit à la porte du restaurant à minuit.

A son tour, Mr. Nelson Rockefeller atterrit à l'aérodrome de Kristiansand et soudain l'affaire prit un tour nouveau. On était jusqu'alors dans l'opérette. On se haussa d'un ton.

Une foule nombreuse était venue accueillir le gouverneur de l'Etat de New York. Mr. Nelson Rockefeller parla à ces gens et, en quelques mots, il redonna à l'histoire sa véritable signification.

Car l'aventure merveilleuse d'Anne-Marie Rasmussen n'était pas un simple, fait divers attendrissant et un peu cocasse. Elle était l'histoire d'une fille qui vivait sur une île. Un jour, elle s'aperçut que cette existence dans la nuit et dans le froid était une existence d'un autre âge, de l'époque encore proche où, sur les roches à fleur d'eau de l'île de Boroya, on tuait par centaines à coups de harpon les phoques.

Elle déclara alors à son père quelle était décidée à quitter l'île et aller vivre à Kristiansand. Son père se contenta de hausser ses larges épaules et de murmurer:

- Ta mère a encore besoin de toi.

Elle ne protesta pas et patienta deux ans encore. Puis elle alla à Kristiansand et eut le courage d'accepter une place de vendeuse dans une modeste épicerie d'un faubourg. Mais elle ne gagnait pas encore assez d'argent et devint la garde d'un malade.

Ce n'était pas encore ce qui lui convenait. Ce fut alors que, sans argent, en parlant à peine l'anglais, elle eut la force de caractère de s'expatrier en Amérique.

Là, renonçant à tous les plaisirs que lui offrait cette ville qu'elle découvrait, elle s'obstina à apprendre cette langue qu'elle ignorait encore.

L'histoire d'Anne-Marie Rasmussen n'est pas un conte de fées parce que les contes de fées sont inventées par les fabulistes. L'histoire d'Anne-Marie est écrite par elle, de sa propre main, de sa propre volonté.


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