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Une contribution de Patrick SEVAISTREPrésident de la Commission « Institutions européennes » du CIAN(Conseil français des investisseurs en Afrique)

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L’université d’été du MEDEF (#LaREF21) a mis cette année la francophonie économique à l’ordre du jour de ses travaux, lesquels se sont conclus par l’annonce d’un projet de création d’une communauté des organisations patronales de pays francophones. On ne peut que se réjouir de cette initiative privée à l’heure où la francophonie est battue en brèche et où plusieurs pays francophones se laissent tenter par les sirènes du Commonwealth.

Cette proposition issue de la #LaREF21 constitue-t-telle un véritable tournant dans l’approche du fait francophone par les entreprises françaises qui ont jusqu’ici délaissé cette réalité ? On ne peut que l’espérer…

Mais c’est encore loin d’être gagné. Disons-le, la francophonie est aujourd’hui pour nos compatriotes une préoccupation accessoire. Fardeau pour les uns, atout pour les autres, le français comme langue des affaires dispose d’une importance très relative, voire marginale par rapport à l’anglais.

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Probablement la manifestation d’une crise d’identité nationale et d’un excès de faux modernisme, mais beaucoup de Français ne se considèrent même pas comme francophones. À leurs yeux, les francophones, ce sont tous ceux qui parlent français hors de France, et non les Français.

Dans notre appareil d’État, ce constat est particulièrement flagrant. En matière de politique étrangère, la francophonie n’est clairement pas une priorité pour la France et les Français ne réalisent pas à quel point celle-ci est vulnérable car, contrairement à l’idée reçue, elle n’est pas assurée de croître à la faveur de la croissance démographique africaine.

Force est de constater que dans les enceintes internationales, l’usage du français dans les faits a très fortement reculé au profit de l’anglais et plus souvent du globish, cet ersatz de la langue anglaise qui réduit les horizons de pensée et limite l’expression plus qu’elle ne la facilite.

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Cela est facile à constater à Bruxelles, au cœur de cette Europe économique, de cette Europe des affaires et de cette Europe des institutions européennes, où l’effet Brexit ne joue pas en faveur de la francophonie, loin de là. Il y a vingt-cinq ans, 40 % des documents de la Commission européenne étaient rédigés en français, aujourd’hui il n’y en a plus que 3 %, cela parce que les parlementaires et les autorités laissent faire alors que l’anglais, rappelons-le, n’est pas la langue maternelle de l’Union européenne.

Comment pourrait-il en être autrement, au vu de la manière dont la francophonie est organisée. Malgré des améliorations récentes, la Francophonie gère aujourd’hui un dispositif institutionnel qui ne contribue ni à la visibilité ni à la lisibilité de ses actions. S’agissant plus particulièrement de la francophonie économique, il est clair que ses résultats ne sont pas à la hauteur de son potentiel. Pour l’immense majorité des entreprises, elle reste un non-sujet.

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Les entreprises perçoivent en effet cette francophonie économique comme la défense de la langue française dans la pratique des affaires, thème devenu ringard auprès des milieux d’affaires français qui prônent la diversité linguistique.

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Le fait est que jusqu’ici les outils économiques mis en place par la francophonie n’intéressent que peu les entreprises francophones. Ces outils sont au carrefour du politique et des affaires. En voulant mélanger le politique et l’économique et en voulant institutionnaliser ces relations, le résultat est que ces outils sont totalement déconnectés du monde réel de l’entreprise. Ce mélange des genres a fini par avoir un effet dissuasif au nord comme au sud sur les entrepreneurs les plus sérieux, surtout au Sud… quant au Nord, la notoriété de ces outils auprès des milieux d’affaires est très faible.

Ce faisant, on n’a pas réussi à donner un prolongement économique à la langue française, comme l’ont fait les Britanniques avec le Commonwealth Business Forum (CBF) ou les Portugais avec la Communauté des Pays de Langue portugaise (CPLP), ce qui permet à ces organisations de potentialiser l’influence de leurs membres au sein des organisations internationales ou lors des négociations internationales.

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Continuer ainsi à promouvoir la francophonie économique avec les institutionnels mais sans les entreprises, c’est rester dans l’incantation et le concept restera creux. Les entreprises ne s’intéresseront sérieusement à la francophonie économique qu’à partir du moment où elles y trouveront un intérêt, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui…

Elles y trouveront un intérêt à partir du moment où la France fera de la francophonie offensive un objectif de premier plan de sa stratégie d’influence – non pas pour promouvoir les intérêts français – mais pour mettre en place une communauté d’intérêt qui profite à tous les francophones. Il est temps pour les francophones de faire vivre un sentiment d’appartenance et de mettre en mouvement une communauté d’intérêts à la condition que celle-ci ne soit pas subordonnée aux intérêts particuliers des États qui la composent.

L’enjeu est le même chez les lusophones où les dirigeants de la CPLP affirment que celle-ci ne deviendra véritable communauté qu’à partir du moment où le Portugal cessera d’envisager cette organisation comme un instrument visant à préserver ou reconquérir un certain statut ou prestige au sein des nations, et où le Brésil ne l’utilisera plus comme un instrument supplémentaire visant à son insertion internationale.

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Mais la francophonie économique, celle-là même que le rapport de Jacques Attali en 2014 proposait de promouvoir avec plusieurs dispositions qui d’ailleurs demeurent toutes d’actualité́, ne doit pas se limiter à améliorer les chances de faire des affaires en français, avec ici ou là des clubs d’affaires accrochés au hasard de rencontres personnelles et de relations individuelles.

Son ambition doit être globale. Celle-ci doit se traduire par la création de nouveaux outils francophones d’influence, avec une culture de la guerre économique qui en finisse avec une gestion de la francophonie trop marquée par la culture politique française, selon laquelle sphère publique et privée poursuivent des logiques opposées.

La Francophonie économique, dans cette stratégie, doit renforcer une sphère d’influence, notamment à partir du droit continental et des normes en vue d’instaurer union juridique et normative francophone.

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À cet égard, l’espace OHADA (Organisation pour l’Harmonisation en Afrique du Droit des Affaires) est un parfait exemple de l’intérêt stratégique de détenir le pouvoir de la norme. Rappelons que l’OHADA, créée en 1993, est le théâtre en Afrique d’un rapport de force pour la conquête, le contrôle et la pratique du « pouvoir du droit ».

Sur le territoire OHADA, un des espaces juridiques les plus intégrés au monde, et dont la qualité est unanimement reconnue par les États africains anglophones, s’opposent ainsi 18 pays africains francophones, de tradition juridique civiliste, aux autres pays de traditions juridiques issues de la Common Law, notamment.

Mais le rapport de force est désormais tendu et incertain. Deux États africains francophones, le Rwanda et le Burundi vivent actuellement une période de basculement et d’autres pourraient suivre. Ces États sont en train de passer d’un droit de tradition francophone à la Common Law ; de plus en plus de textes législatifs sont désormais rédigés par des anglophones alors que le système juridique reste, encore pour le moment, francophone.

Ce risque est accru par le fait notamment que l’État français, s’il est vrai qu’il avait joué un rôle moteur au moment de la création de l’OHADA, tend à se désintéresser de la question… Or, si nous laissons ce chantier en déshérence, la francophonie économique ne sera pas crédible et son avenir est en cause.

La solution est loin d’être simple. Quelques urgences s’imposent, notamment celle d’admettre la nécessité d’une stratégie d’influence, de contre-influence et d’outils offensifs, à l’exemple de l’OHADA ou de la CIMA, la Conférence interafricaine des marchés d’assurance qui regroupe 14 pays d’Afrique francophone.

Sortons de l’incantation, le temps n’est pas pour la francophonie de la défensive, mais bien celui de l’offensive et l’objectif doit être de bâtir un espace économique francophone pouvant durablement offrir des possibilités nouvelles d’échanges, d’accroissement des investissements et de développement des entreprises et du commerce.

La prochaine présidence française du Conseil de l’Union européenne, durand les six premiers mois de 2022, sera-t-elle une opportunité historique pour le projet francophone ? On peut toujours rêver, mais il faut y croire pour redonner de la force à un projet qui doute de lui-même, et dont les élites françaises, trop souvent et depuis trop longtemps, se désintéressent.

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DU MÊME AUTEUR

Patrick SEVAISTRE (CCEF) :« Aide publique française au développement… et si l’on faisait confiance aux entreprises privées ? » https://swll.to/pkA4i

Patrick SEVAISTRE (CIAN) : « L’Union européenne doit affirmer davantage son rôle de premier partenaire de l’Afrique »

P. Sevaistre et J.-M. de Bournonville : « Secteur privé et secteur informel, tous les deux acteurs du redémarrage des économies africaines »

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